Des racines et des ailes

Viscéralement attaché à Malton, ce quartier du nord-est de Mississauga (Ontario) dont il est originaire, Jermel Kennedy (29 ans, 1,98m) n’en demeure pas moins un globe-trotter. Cette saison, l’ailier canadien de Kaysersberg s’est établi dans son huitième pays. Sur le parquet, son éventail est tout aussi large.

Il a effectué ses premiers dribbles à Malton, à une trentaine de bornes de l’immense Air Canada Center (19 800 places) de Toronto, où loge l’unique franchise NBA du pays. Mais curieusement, Jermel Kennedy n’a jamais ressenti le besoin d’aller scruter les stars de la grande ligue américaine.

Tout juste se souvient-il avoir assisté à une rencontre des Raptors face aux Nets de Brooklyn. La date exacte, en revanche, lui échappe… « Je n’aime pas spécialement regarder des matches, confie-t-il. Je préfère jouer. »

Son numéro, le 30, correspond au jour de naissance de son papa parti trop tôt

Dans le quartier où il a grandi, un étrange ilôt situé à… vingt kilomètres du reste de la ville de Mississauga, le garçon a passé le plus clair de son temps « dehors ».

« Quand j’étais petit, je pouvais faire du basket pendant des heures, jusqu’à ce que la nuit tombe, raconte-t-il. C’est à Malton que je me suis construit. C’est de là, aussi, que sont originaires la plupart des membres de ma famille. »

Son père ne fait pas exception. Mais le petit Jermel a très (trop) vite appris à vivre sans lui. « Je l’ai perdu très tôt, précise-t-il. Lorsqu’il est décédé, j’avais seulement dix ans. »

Sur les parquets, le fiston salue à sa manière la mémoire de la figure paternelle. Son numéro, le 30, correspond au jour de naissance de son papa (né en octobre 1966). « Je n’irai pas jusqu’à affirmer que je pense à lui à chaque fois que je suis sur le terrain, souffle l’ailier. L’idée est plutôt d’entretenir son souvenir. »

Et de lui faire honneur, autant que possible. En devenant basketteur professionnel, Jermel Kennedy s’est, pour ainsi dire, bien acquitté de sa tâche. Faute de débouchés aux USA, après deux saisons universitaires en Caroline du Sud, sous le maillot des Lander Bearcats, le Canadien saute l’Atlantique. De la Finlande au Portugal, en passant par le Luxembourg, l’Allemagne, l’Angleterre et l’Espagne, il multiplie les escales, le plus souvent dans des clubs de second rang. Elles ne durent jamais plus d’une saison.

Mais le jeune homme vit de sa « passion » et cela suffit à son bonheur. États-Unis compris, « la France est mon huitième pays », calcule-t-il. « Je suis très heureux d’être ici, d’autant que cela fait plusieurs années que j’essaye de venir. Et j’aime la langue, même si elle est difficile à comprendre (sourire). »

« Je l’ai vu tout faire »

Fabien Drago, l’entraîneur de Kaysersberg, a néanmoins dû user de son pouvoir de persuasion pour convaincre cet attaquant racé et élégant de poser ses valises dans le Haut-Rhin. En juin dernier, le coach se réjouissait d’accueillir un élément susceptible de « tirer » son club « vers le haut ».

L’homme au bandeau ne l’a globalement pas déçu (15,7 points, 4,8 rebonds, 4,2 passes décisives et 1,7 interception en moyenne), même si sa propension à égarer des ballons (3,6 par match) peut s’avérer problématique de temps à autre. « Il a un très gros QI basket, constate le technicien. Je l’ai vu tout faire : poster, tirer, défendre, passer… Il a tardé à s’imposer dans l’équipe, parce que ce n’est pas forcément dans sa nature. Je voulais qu’il prenne plus de responsabilités et on a mis du temps à se comprendre. Mais même dans les moments de doute, il a su rester pro. C’est quelqu’un d’ouvert, qui communique et ne crée pas de problème dans un groupe. »

Visiblement peu contaminé par la conception individualiste de son sport qui règne parfois outre-Atlantique, Jermel Kennedy revendique son penchant pour le « jeu collectif ». « Sur un terrain, la balle a besoin de bouger, explique-t-il. J’aime mettre en valeur mes partenaires et voir que tout le monde score. »

Cela ne l’a pas empêché de planter 31 points, le 5 octobre dernier, lors de la courte défaite (87-86) concédée à Besançon. « Mais ce match reste un cauchemar pour moi, jure-t-il. Ce jour-là, j’avais manqué les lancers francs de la victoire. Depuis, je n’ai qu’une envie, c’est de rejouer cette rencontre ! »

La revanche est prévue ce soir. Dans le sillage de sa pépite canadienne, le promu kaysersbergeois visera un cinquième succès d’affilée en N1.

Source : DNA, Amaury Prieur (https://c.dna.fr/sports/2019/01/05/des-racines-et-des-ailes)